AUTOUR DE MANOSQUE

Jean Giono


Avant-propos

En avril 1930, Giono a 35 ans. Il a déjà publié Colline, Un de Baumurges et prépare la sortie de Regain. Il vient de recevoir une commande de Jean-Louis Vaudoyer, directeur d’une collection intitulée : « Portraits de la France ». Il s’agit de monographies consacrées par des écrivains à leur ville ou à leur région d’origine. En rebaptisant sa ville natale : Manosque-des-Plateaux pour titrer son ouvrage, Giono montre qu’il veut lier paysage urbain et paysage montagnard en un même trajet d’écriture. Loin des clichés, des dessins linéaires auxquels la monographie peut conduire, c’est bien à une balade poétique que Giono veut nous convier au-delà de la ville de son enfance dans les collines, les vallées, les plateaux d’alentour où il a déjà tant marché. Le paysage réel est là certes, mais pas comme un « visage fixé », bien plutôt dans « ces sortes de mouvements, d’ondulations, de halètements, de crispations qui sont dans un visage humain l’expression véritable de la vie »(1) Cette vie éclatante dans les « grands talus » qui « se chauffent au midi fleuris de serpents immobiles » est partout dans la matière, l’eau, la terre, la pierre d’un paysage où la minéralité inerte disparaît. La Durance devient une branche de figuier et en a l’odeur. Le plateau de Valensole est un « maussade compagnon » qui « vit à la sauvage » La terre elle-même se mue en animal fuyant qui a peur des morsures du fleuve…

Les mémoires de longues marches sur les pentes sèches ou au travers des halliers balisent, on le sent, cette promenade même si on ne voit guère le marcheur. C’est lui pourtant qui s’aventure hors du sentier dans les « olivaies envahies par les roses », s’écorche les mains « pour sortir de l’ombre », trouve un mois après « une rose séchée dans sa poche ». Le marcheur, dis-je, le nageur parfois. Dans un bain merveilleux. « Du thym, des lavandelles, de la sauge, de l’herbe dure, des courts genets, une autre herbe plus charnue, et le vent. Voilà l’eau. On reste un jour et une nuit à nager dans tout ça »… Glissons-nous avec Giono dans les hautes herbes de Provence.

PM


Ce beau sein rond est une colline; sa vieille terre ne porte que des vergers sombres. Au printemps, un amandier solitaire s'éclaire soudain d'un feu blanc, puis s'éteint. Du haut du ciel, le vent plonge; la flèche de ses mains jointes fend les nuages. D'un coup de talon, il écrase les arbres et il remonte. Parfois, un aigle roux descend des Alpes, mais l'air des plaines proches ne le porte plus; il nage à grands coups d'aile et il crie comme un oiseau naufragé.

Si on quitte le chemin, il y a des olivaies envahies par les roses. C'est comme une peau de bélier qu'on a jetée sur les arbres. C'est épais et ça saigne. On a chaud là-dessous d'une lourde chaleur de laine; l'herbe sue. Pour sortir de cette ombre, il faut s'écorcher les mains. Un mois après, on trouve une rose séchée dans sa poche.

De grands talus se chauffent au midi, fleuris de serpents immobiles. Les lézards sont épais comme le bras. Ils dorment au soleil puis sautent, happent, et mâchent longuement des abeilles à goût de miel. Ils en pleurent des larmes d'or qui grésillent sur la pierre brûlante. La lagremuse (2) est toute grise, avec des pattes comme un fil, une queue qui semble une ombre; mais elle a un coeur énorme, un coeur déchaîné dans elle comme un orage et elle en est là, palpitante. Un mariage de gros frelons assomme les scabieuses de son vol aveugle. Les sauterelles se déclenchent et passent tout éperdues dans un saut puis elles ouvrent leurs ailes rouges. Une caravane de fourmis, large comme une route d'homme, coule sous les feuilles. Une procession de chenilles adore lentement un pin dans ses spirales. Une maison aux murs en coque de noix, bombés et ocre, craque doucement, écrasée sous sa charge de tuiles, de poutres et de soleil. L'ombre transparente des oliviers tient dans sa toile d'araignée la sieste d'une toute petite fille. Elle dort dans l'herbe chaude. Elle a remonté toutes ses robettes et, sans ouvrir les yeux, elle gratte à pleine griffe son ventre sucé par les mouches. Un chevreau lutte avec une guêpe. L'odeur du thym fume jusqu'à la lune. Un beau nuage s'est envasé dans un bras mort du vent; il ne peut plus arracher sa proue de l'azur immobile et, à bout de forces, il ondule lentement de la poupe.[...]

La Durance est dans la plaine comme une branche de figuier. Souple, en bois gris, elle est là, sur les prés et les labours, tressée autour des îlettes blanches. Elle a cette odeur du figuier : l’odeur de lait amer et de verdure. Elle a tant emporté dans ses eaux de terre à herbe, de terre à graine, de poids d’arbre ; elle a tant broyé de feuillages, tant roulé de grands troncs sur son fond sonore, tant enchevêtré de branchages dans les osiers de ses marais qu’elle est devenue arbre elle-même, qu’elle est là, couchée sur la plaine comme un arbre ; elle avec son tronc tors, avec l’Asse, et le Buech, et le Largue, et tant d’autres, tous écartés comme des branches, elle porte les monts au bout de ses rameaux.

La plaine descend, rapiécée de labours entre les luzernières, avec, de loin en loin, les grands ourlets d’un ruisseau sous les arbres. Les fermes sont éparpillées sur les roches et sur les limons. […] Il y a, à travers la plaine, un grand banc de roches agglutinées, bosselé comme du fer battu et aussi dur. Pour les fermes qui y sont dessus, c’est, malgré le travail, et la sueur, et les jurons, et les yeux éperdus jetés aux quatre coins du ciel, c’est la pauvreté et le pain dur, et la vaste table toujours vide, et la femme qui s’assèche dans son reproche muet. […]


Au-delà de la Durance, le plateau de Valensole, bleu et toujours pareil, ferme la plaine comme une barre de vieux bronze. Il est le mauvais compagnon. Entendons-nous : il est pour moi l’ami magnifique, mais il est le mauvais compagnon de ce paysan des plaines. Il est le jeteur de grêle, le porteur d’éclairs, le grand artisan des orages. Il est là, tout vêtu de chênes verts et de genévriers, couvert de cicatrices ; il vit à la sauvage avec une large bâfrée de fleurs d’amandiers au printemps et du soleil qu’il mange sec tout le durant de l’été. S’il est courtois, c’est en brutal : vous lui demandez une fleur, il vous jette à la figure toute une touffe de thym avec les racines et la motte de terre. Ce qui inquiète c’est son silence. Il est là-bas, il ne dit rien. Vous, par exemple vous êtes là, si c’est le temps à piloter l’araire à coups de poignet ou à passer l’inspection aux vignes. Et lui, il est là-bas toujours pareil, toujours muet ; il rêve, pensez-vous, à regarder à plein visage la belle lune de jour qui vole avec ses deux cornes au-dessus de lui. Puis, d’un seul coup, il vous écrase avec trois grandes roches de nuages pleines de foudre. La grêle déchire les oreilles du mulet ; vous pouvez tout juste le tenir au bridon et le mener au hangar. Pendant ce temps, le ruisseau déborde, votre sillon s’emplit de boue et d’herbe et ça vous promet belle récolte de chiendent ; ou bien alors il piétine votre vendange à moitié mûre. […]

La vallée de l’Asse fend le plateau de Varensole dans la droite direction du soleil levant. Le berger des Valgasses me l’a expliqué aux dernières Pâques. C’est le temps où je vais me laver là-haut. Il le sait, il m’attend chaque année. D’un an on ne s’est vus. Il entend des pas dans les pierres, il a su aux fleurs que c’était Pâques. Il crie sans regarder : « Salut, Jean ! » Là se prend le grand lavage qui fait désormais partie de ma vie. Du thym, des lavandettes, de la sauge, de l’herbe dure, de courts genets, une autre herbe plus charnue, et le vent. Voilà l’eau. On reste un jour et une nuit sans rien dire à nager dans tout ça. N’est-ce pas, durant l’hiver, on s’est imbibé d’air saumâtre, on mis le nez sous les couvertures, on a tisonné l’âtre, bu de la pluie par les narines et lu de petits livres. Il faut bien un jour et une nuit à nager dans les herbes. Puis, au matin du deuxième jour, on ouvre l’oeil : on est propre. On goûte les odeurs à petits coups : la « limousine » de bure dans laquelle on est plié sent l’ours. Je ne sais pourquoi, mais chaque fois j’ai dit :

« Tistou, ça sent l’ours.

- Oui, ça sent l’ours », a répondu Tistou. […]

Par la brèche d’un val on voit l’escalier des Alpes. On voit là-bas, au fond, sur les graviers et dans les boues, ce rameau de la Durance qui est l’Asse, et toute la famille des ruisselets, des torrents de collines, des fillioles(3) où dans deux lèvres d’herbe court l’eau des sources à boire et les sentiers qui mènent aux sources et, au bout des sentiers, les gros fruits des fermes.

Il y a, là-dedans, des villages sombres, dans des vergers de pruniers. Des villages qui ont leur conteur comme on a son garde-champêtre et son facteur. C’est dans le jour parfois un savetier, parfois un charron, parfois un simple qui bavote doucement, à l’ombre, à longueur de sieste.

Mais le soir…

On se réunit sous le grand mûrier de la place. On s’assoit sur des pierres froides. Il est là-bas au milieu du rond. Il a quitté sa savate et son fer, ou bien il a séché toute sa bave d’un grand revers de main. Il est tout imbibé de nuit ; ses yeux sont vastes et clairs comme des poignées d’avoine et le vent familier frise sa barbe et ses cheveux. [...]


Du côté du nord la vue vole sur la grande tempête des collines. La houle des terres bout à gros bouillons ronds et épais. Là-haut, tout au fond, elle se jette sur le ciel bleu et elle écume une Alpe pointue et blanche. Dans les vals, de pauvres fermes tanguent dans l’huile luisante des olivaies et des bois de chênes verts. Parfois, un pigeonnier émerge et crache des pigeons. […]

Ce pays-là va tout en vagues, puis se creuse en un beau val. Un ruisseau est au fond, sous des saules. C’est le Largue. Un Largue large de trois pas. Il ne va pas comme tous les ruisseaux, d’un flot égal, mais il dort dans des trous profond, puis l’eau glisse d’un trou à l’autre en emportant des poissons, puis tout s’arrête et on attend une pluie là-bas sur les plateaux. […]

La Largue est tout un chapelet de ces trous. Il y a, là-dedans, des blocs d’ombre d’où émergent des poissons indolents étincelants de soleil et dont j’ai su les noms, mais j’ai fait exprès d’oublier parce que ça gênait pour les regarder. Il vaut mieux ne pas savoir. Il vaut mieux ne rien savoir et garder son coeur tout neuf pour l’émotion. Le nom des ces poissons ne parle pas de cette tache bleue qu’ils ont sur le triangle de la tête, ni de leur bouche denté de grosses dents rondes, ni de ce mouvement de rein lascif et précis et qui tient prisonnier comme un encoûtement de serpent ; alors, à quoi bon ?

D’un côté du Largue, c’est encore notre colline. De l’autre c’est une plainette, une petite plaine toute différente de la plaine de Manosque, mais qui fait partie du rond pays sous le couvercle du ciel bleu.

Ce qui fait la différence entre ces deux vallées ce sont les rivières qui les habitent. La Durance a mordu de ses eaux amères la grande montagne des Alpes : elle a scié les granits, elle a désagégé les grès, elle a fondu les terres, emporté les arbres, les prés, les débris de ponts, une ferme ou deux avec les petits au berceau. De tout ça elle a fait son lit : la plaine. Elle l’a tassée durement en la battant de sa queue grise ; la terre a peur. Elle reste là parce qu’elle ne peut pas faire autrement. Et encore ! Moi, je sais qu’à pas feutrés, et contre tout ce que les hommes disent, et contre les lois de leurs savants, la terre de la Durance doucement se tire vers les collines, monte sur les génévriers et les chênes verts et s’en va. Elle a peur ; elle est là, sèche à côté de l’eau. De temps en temps la Durance jette la tête de ce côté, mord, et la terre se recule.



(1) « Introduction au Serpent d’étoiles . Une heure avec Jean Giono, romancier, poète de la terre » par Frédéric lefèvre. Les Nouvelles littéraires, 20 décembre 1930.
(2) nom régional du lézard de murailles.
(3) canaux d’irrigation.

Jean Giono, Manosque-les-Plateaux, éditions LA PLÉIADE.

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