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Ah ! Ma mémoire trouée ! D’une belle phrase de Genevoix à rythme ternaire où planait le « vol lourd de la chevêche » ne reste plus qu’un fragment. Elle venait d’une dictée rabâchée pourtant que j’avais entendue peut-être en cinquième et que j’avais reprise des années de suite, jeune prof de collège. Puis oubliée. De l’illustre solognot encore ces deux volumes reliés plein cuir en papier chiffon, ce Bestiaire illustré des pastels de l’auteur que je vois toujours trôner orgueilleusement dans mon bibus. Et que je n’ai jamais lu. Quelque chose me disait ces temps-ci que le frais panthéonisé avait dû décrire de jolies balades qui auraient leur place dans ce recueil. L’instinct m’a fait ainsi acheter Val de Loire. Sur une soixantaine de pages tendrement colorées par les dessins de Michel Gassies, Genevoix étale le pittoresque ligérien avec un savoir-faire de maître artisan. La monographie, parfois un peu trop didactique à mon goût, nous fait quand même de temps à autre goûter aux fraîches émotions des promenades impromptues. Comme ici du Vivier jusqu’à Blois, en longeant la lande sur les bords du fleuve, quand nous traversons un hameau de pêcheurs avec « auberge à glycine », « ruelle étroite où l’ombre est bleue »...
Quel familier des bords de Loire qui ne connaisse les longues landes sablonneuses où paissent les vaches au printemps ? On les voit, une à une, dans un même coup de l’encolure, apparaître au faîte de la levée, bien détachées sur le ciel libre ; puis descendre, la panse balancée, et s’égailler, rousses et blanches, à travers les touffes de genêts. La lande fait figure de pré. Elle fleurit de pâquerettes, de lotiers ; l’herbe y est douce comme un gazon. Mais frappe le soleil de l’été, toute cette fraîcheur rissole, les genêts deviennent de bronze vert parmi le sable et l’herbe sèche, fauve étendue sur quoi l’air de midi ondule et tremble jusqu’au-dessus des eaux.

C’est la saison du chardon des grèves. Etrange plante, dure, barbelée, prodigieusement vivace et foisonnante. Sous ses touffes rondes, la lande change de couleur : d’abord d’un vert pâle d’amande qui décolore jusqu’aux fleurs mêmes, puis s’engrisaille, et peu à peu roussit, se mêle enfin, se fond dans l’uniformité fauve de la lande sous le soleil. Quand j’ai connu, dans les sables d’Afrique, les piqûres du cram-cram tropical, j’ai songé au chardon de Loire, au panicaut, à ses griffures anodines sur mes mollets nus de gamin. Les riverains l’appellent « chardon roulant » ; et c’est bien dit en même temps que bien vu : car ses touffes desséchées, minérales, cèdent parfois sous le pas, sous le vent, se détachent toutes et s’en vont, roulant, au gré du moindre souffle dont les effleure la tiède haleine./
L’une des ces landes sauvages, et qui semblent au bout du monde, va nous ramener pourtant vers la présence et les œuvres des hommes, les plus exquises, ou nobles, ou charmantes. Elles est à quelques kilomètres de Blois, en amont, en un lieu dit Le Vivier. Je crois bien reconnaître, au passage, le foisonnement de feuilles et de fleurs qui signale l’embouchure de ces petites rivières sans nom. Rivière, ruisseau, boire ou fossé, elle est là. Au-delà de son creux verdoyant, le coteau se relève doucement et la courbe d’un mur glisse sa blancheur entre les branches. Blancheur engrisaillée, dorée, - selon le temps et la lumière, - des vieilles pierres amies des hommes. Peu à peu, les feuillages se haussent, s’étalent en nappes de futaies, de parcs, de jardins alternés. Au-delà de la frange inondable, domaine du sable et du chardon roulant, toute la vie végétale devient cadence, rythme, harmonie ; et la pierre parmi les feuillages. Des façades glissent, des terrasses, des balustrades

fleuries de géraniums. Un hameau de pêcheurs, plus hardi, pousse ses pavés presque dans l’eau, une auberge à glycine, une ruelle étroite où l’ombre est bleue. Rustiques, bourgeoises, humbles ou cossues, les vieilles maisons, les « campagnes » des riches citadins, toutes participent d’une même harmonie, un balancement de guirlande verte et blanche, pour une fête qui se rit des années. Une église, un château, des arbres : c’est Cour-sur-Loire. Le hameau devient village ; rural, certes, mais d’une noblesse exquise, naturelle, où la grâce, l’aisance, l’abandon, la gentillesse et l’instinct du bonheur disent ensemble la qualité d’un peuple et d’une race.

Et cependant la lande glisse, aussi sauvage, où meuglent les vaches au col penché, où s’étire l’appel d’un courlis. Vers quel surprise nouvelle va-t-elle maintenant conduire nos yeux ? Vers les terrasses de Ménars, la longue façade de son château, où la chaude grisaille de la pierre et le bleu du comble ardoisé prennent une douceur plus émouvante, on ne sait quelle jeunesse vénérable, en harmonie avec les bancs de grève qui rosissent à fleur de courant. C’est une longue caresse pour les

yeux. Cela glisse au-delà des osiers, de la lande, s’éploie, s’attarde et persiste longtemps, longtemps après que le rideau des arbres a refermé sa paisible houle…
