LE CHÂTEAU DE LÀ-BAS

Joris-Karl Huysmans


Avant-propos

Tiffauges dont le nom semble étouffer un ronflement d’enfer, c’est le château de Là-bas , celui de Gilles de Rais, celui de Barbe-bleue. La promenade ici est initiatique. Durtal, le double romanesque de Huysmans, met ses pas dans ceux de l’auteur d’ À rebours en 1889 pour parcourir un chemin de cauchemar. Sortant de la Bretagne au nord de la Vendée, il pénètre dans un pays d’outre-temps et d’outre-tombe entre de formidables chênes dont les racines, échappées du sol , ressemblent à des nids effarés de grands serpents . Des blocs de granit des collines aux ruines du château, le chemin ne cesse de descendre jusqu’à cette crypte au jour saumâtre dont le sol noir est encore troué d’un regard d’oubliette ou d’un rond de puits . On sent se refermer autour de nous cette prison où les chairs, affouillées par l’eau, doivent pourrir en quelques mois

Tout de même, il a dû se passer de terribles nuits dans cette forteresse , se dit Durtal avant de cheminer pour y descendre. De l’y avoir suivi, d’entendre aux dernières lignes, dans un silence accablant, se verrouiller une porte, on en tremble encore après coup…

PM

Tout de même, il a dû se passer de terribles nuits dans cette forteresse, se dit Durtal, revenant à ce château de Tiffauges qu’il avait visité, l’an dernier, alors qu’il voulait, pour son travail, vivre dans le paysage où vécut de Rais et humer les ruines.

Il s’était installé dans le petit hameau qui s’étend au bas de l’ancien donjon et il constatait combien la légende de Barbe-Bleue était restée vivace, dans ce pays isolé en Vendée, sur les confins bretons. C’est un jeune homme qui a mal fini, disaient les jeunes-femmes ; plus peureuses, les aïeules se signaient, en longeant, le soir, le pied des murs ; le souvenir des enfants égorgés persistait ; le Maréchal, connu seulement par son surnom, épouvantait encore.



Là, Durtal se rendait, tous les jours, de l’auberge où il logeait, au château qui se dressait au-dessus des vallées de la Crûle et de la Sèvre, en face de collines excoriées par des blocs de granit, plantées de formidables chênes dont les racines, échappées du sol, ressemblaient à des nids effarés de grands serpents.

On se serait cru transporté dans la Bretagne même ; c’était le même ciel et la même terre ; un ciel mélancolique et grave, un soleil qui paraissait plus vieux qu’autre part et qui ne dorait plus que faiblement le deuil des forêts séculaires, et la mousse âgée des grès ; une terre qui vagabondait à perte de vue, en de stériles landes, trouées de mares d’eau rouillée, hérissées de rocs, criblées de clochettes roses par les bruyères, de petites gousses jaunes par les taillis des ajoncs et les touffes des genêts.

On sentait que ce firmament couleur de fer, que ce sol famélique, à peine empourpré, çà et là, par la fleur sanglante du blé noir ; que ces routes bordées de pierres posées, les unes sur les autres, sans plâtre ni ciment, en tas ; que ces sentes bordées d’inextricables haies, que ces plantes bourrues, que ces champs sans aide, que ces mendiants estropiés, mangés de vermine et vernis de crasse, que ce bétail même, fruste et petit, que ces vaches trapues, que ces moutons noirs dont l’œil bleu avait le regard clair et froid des tribades et des Slaves, se perpétuaient, absolument semblables dans un paysage identique, depuis des siècles !

La campagne de Tiffauges que gâtait pourtant, un peu plus loin, près de la rivière de la Sèvre, un tuyau d’usine restait en parfait accord avec le château, debout, dans ses décombres. Ce château se décelait immense, enfermait dans son enceinte encore tracée par des débris de tours toute une plaine convertie en le misérable jardin d’un maraîcher. Des lignes bleuâtres de choux, des plants de carottes appauvries et de navets étiques s’étendaient le long de cet énorme cercle où des cavaleries avaient ferraillé dans des cliquetis de charges, où des processions s’étaient déroulées dans la fumée des encens et le chant des psaumes.

Une chaumine avait été bâtie, en un coin, où des paysannes, revenues à l’état sauvage, ne comprenaient plus le sens des mots, ne s’éveillaient qu’à la vue d’une pièce d’argent qu’elles saisissaient en tendant des clefs.

L’on pouvait alors se promener pendant des heures, fouiller les ruines, rêver, en fumant, à l’aise. Malheureusement, certaines parties étaient inabordables. Le donjon était encore entouré, du côté de Tiffauges, par un vaste fossé au fond duquel avait poussé de puissants arbres. Il eût fallu passer sur la cime de leurs feuillages qui éventaient le bord de la fosse, à vos pieds, pour gagner, de l’autre côté, un porche qu’aucun pont-levis ne joignait plus.



Mais on accédait aisément à une autre partie qui ourlait la Sèvre ; là, les ailes du château escaladé par des viornes aux houppes blanches et par des lierres étaient intactes. Spongieuses, sèches comme des pierres ponces, des tours argentées par des lichens et dorées par des mousses se dressaient entières jusqu’à leurs collerettes de créneaux dont les débris s’usaient, peu à peu, dans les nuits de vent.

Au-dedans, les salles se succédaient, tristes et glacées, taillées dans le granit, surmontées de voûtes en arceaux, pareilles à des fonds de barques ; puis, par des escaliers en vrille, l’on montait et l’on descendait dans des chambres semblables que reliaient des couloirs de cave, creusés de réduits aux usages inconnus et de profondes niches.

Dans le bas, ces corridors si étroits que l’on n’y pouvait cheminer à deux de front descendaient en pente douce, se bifurquaient en des fouillis d’allées jusqu’à de véritables cachots dont le grain des murs scintillait aux lueurs des lanternes comme des micas d’acier, pétillaient comme des points de sucre. Dans les cellules du haut, dans les geôles du bas, l’on trébuchait sur des vagues de terre dure, que trouait, tantôt au milieu, tantôt dans un coin, une bouche descellée d’oubliette ou de puits.

Au sommet enfin de l’une des tours, de celle qui s’élevait, en entrant, à gauche, il existait une galerie plafonnée qui tournait en même temps qu’un banc circulaire taillé dans le roc ; là se tenaient sans doute les hommes d’armes qui tiraient sur les assaillants par de larges meurtrières bizarrement ouvertes, au-dessous d’eux, sous leurs jambes. Dans cette galerie, la voix, même la plus basse, suivait le circuit des murs et s’entendait d’un bout du cercle à l’autre.

En somme, l’extérieur du château révélait une place forte bâtie pour soutenir de longs sièges ; et l’intérieur, maintenant dénudé, évoquait une prison où les chairs, affouillées par l’eau, devaient pourrir en quelques mois. L’on éprouvait, une fois revenu dans le potager, à l’air, une sensation de bien-être, d’allègement, mais l’angoisse vous reprenait si, traversant la ligne des choux, l’on atteignait les ruines isolées de la chapelle, et si l’on pénétrait, en-dessous, par une porte de cave, dans une crypte.



Celle-là datait du XI° siècle. Petite, trapue, elle élançait sous une voûte en cintre des colonnes massives à chapiteaux sculptés de losanges et de crosses adossées d’évêques. La pierre de l’autel subsistait encore. Un jour saumâtre, qui semblait tamisé par des lames de cornes, coulait des ouvertures, éclairait à peine les ténèbres des murs, la suie comprimée du sol encore troué d’un regard d’oubliette ou d’un rond de puits.

Après le dîner, le soir, souvent il était monté sur la côte et avait suivi les murs craquelés des ruines. Par les nuits claires, une partie du château se rejetait dans l’ombre et une autre s’avançait, au contraire, gouachée d’argent et de bleu, comme frottée de lueurs mercurielles, au-dessus de la Sèvre dans les eaux de laquelle sautaient, ainsi que des dos de poissons, des gouttes rebondies de lune.

Le silence était accablant ; dès neuf heures, plus un chien et plus une âme. Il entrait sans la pauvre chambre de l’auberge où une vieille femme en noir, coiffée, de même qu’au Moyen Âge, d’une cornette, l’attendait auprès d’une chandelle, afin de verrouiller, dès sa rentrée, la porte.

Joris-Karl Huysmans, Là-bas, éditions FLAMMARION.

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