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Jean de La Varende (1887-1959), écrivain normand, avait pour grand-père un contre-amiral et pour aïeux moult hobereaux. Il aimait la mer et regrettait les rois. Comme ses romans, dont le fameux « Nez de cuir », ses chroniques se ressentent de sa passion et de sa mélancolie. Certaines, puissamment réactionnaires et colonialistes, sont détestables. Tant pis. On n’aime pas un écrivain pour ses idées mais pour son style. La Varende écrit au couteau comme on peut peindre, et ses coups tombent juste. Qu’on en juge par cette « promenade » dans le golfe du Morbihan. Introduite négligemment comme dans une page de journal, elle nous conduit au « sortilège ».

Huit jours avant mon échec académique, et en rentrant de Paris, j’ai hérité d’une pneumonie classique. Mais d’un classicisme parfait, telle que l’a décrite Hippocrate quatre cents ans avant J.C. Neuf jours de tousseries, avant la crise qui, jadis, vous tuait et vous guérit maintenant. Les maladies sont merveilleusement immuables si les remèdes ont varié. Alors nous sommes partis pour changer d’air.
Sur la route, nous avons subi la bizarre compétition des voitures. Elles vont trois par trois, chacune s’efforçant de dépasser l’autre et ne devant sa primauté qu’à la toquade ou l’habileté du barreur. Étranges régates d’été au fil des routes bleues, auxquelles nous ne prîmes nulle part. Toujours promenade, course jamais.
Le Golfe nous attendait. Dès le premier jour de Vannes nous l’avons affronté. Nous embarquions sur une vedette blanche, mais les vertes nous assurait-on, jouissent d’aussi nombreuses qualités. Le patron de celle-ci était tout en or. On embarque, en effet, sous l’oeil de Saint Vincent Perrier, dont la vêture dominicaine était remise à neuf, entre les bras de la gracieuse porte courbe. Maria-Pia, impavide, déclarait que cinq heures de mer n’étaient point pour l’intimider. Depuis Roscoff et la magistrale traversée pour l’île de Batz (12 minutes), Pia se sent prête à rejoindre les Amériques…
Aussitôt laissée sur tribord la drague apocalyptique et sulfureuse, le sortilège commença.
L’on sait que cette étendue marine aux trois cent soixante-dix îlots, fut le lieu saint des Celtes ; que, pour certains mages gallois, elle demeure encore une patrie de rêve et d’élection, une sorte de Mecque druidique, de Lhassa du gui et de la faucille d’or, la porte du monde mystique ; qu’ils veulent y venir, s’y tendre, s’y détendre, et voudraient y mourir. On ne peut oublier que César y brisa la dernière résistance gauloise, quand ses liburnes félines, avec la trahison du vent, incendièrent les rudes bachots vénètes aux voiles de cuir : ce premier Trafalgar de notre patrie nous valut quatre siècles d’occupation. Parages encore sacrés, car les cultes et leurs exaltations n’ont point abandonné le Golfe. La statue d’or de sainte Anne y veille sur la Bretagne, dont l’âme est restée invaincue.
Tout de suite, le Morbihan nous saisit dans son irréalité. Le petit navire, sitôt qu’il quitte le canal et qu’apparaît la brumeuse coupure océanique, s’englue, semble ronronner sur place. La similitude des rives, leur distance, leur platitude, le rendent inerte. On sent qu’on avance au battement du moteur, mais on ne le sait qu’avec les plis de l’eau et leur écart métallique. La terre, identique, ne vous avertit plus.
Tout s’écrase, des franges rocheuses et forestières bordent à peine l’étendue, se courbent, s’estompent. Parfois, une maison, brillante et blanche comme « une pierre » de sucre, révèle que des insulaires vivent le long de ces rives qui somnolent.
Je fus réveillé par une énorme aile noire qui me battait le visage, le voile d’une religieuse. Vision, elle aussi, magique : je me retrouvais au milieu d’un parterre de jeunes visages. Cent fillettes convoyées par deux bonnes sœurs, écrues et noires, avaient pris d’assaut le petit navire, et il y avait des frimousses partout. Aucune jolie mais pas une seule qui fût laide. Ces enfants se tassaient, luttant avec la brise qui eût aimé les dévêtir, et toutes grisées, toutes rieuses, toutes bonbonnant, toutes reconnaissantes. La vedette emportait vers l’île aux Moines cent fleurettes charnelles. Comme les bons pères les eussent bien reçues !
Quand elles descendirent à grand fracas, nous restâmes presque seuls, et, vers le luisant estuaire, le bateau prit sa course.
Alors, le Golfe s’épanouit mystérieusement ; l’extension, l’évasement, l’étirement furent immédiats. On distinguait d’autres golfes, encore des allées d’eau, des anses profondes, des méandres chatoyants, bordés de coupures saures et de pins convulsifs. On longeait des îlots hérissés de cromlechs et de menhirs, bavant des sources de pierrailles et des cascades de galets. Gavrinis s’éleva malgré son tumulus qui s’effondre. De l’autre côté, fumait Locmariaquer où git la pierre levée la plus lourde du monde. En face scintillait Port-Navalo et sa jetée où se ruait le flot ; la marée y monte comme un cheval rapide.
La houle du large fit encenser la vedette et la terre se balança ; le paysage y perdit sa dernière consistance, en se penchant, en s’affaissant, en se replaçant. Les lames devenues vertes, se creusaient, traversées de longues damasquines, de plaques luisantes et comme inexplicables, fugitives interférences des courants épars. Pas un goéland, pas une mouette, pas une pie de mer. L’atmosphère laiteuse, translucide, enfermait hermétiquement le silence ; les eaux distillaient la torpeur, c’était un voyage sans fin, une transmigration.
De longues heures, monotones et frémissantes, désertes...