QUIMPER DANS LES CARNETS

Julien Gracq


Avant-propos

La miniature de Quimper, sur une page des Carnets du Grand Chemin (1992), a été peinte très probablement après le vaste panorama sur Nantes qui deviendra la Forme d’une ville (1985). Mais on a le sentiment que s’esquisse ici le genre de la promenade littéraire urbaine qui s’épanouira dans la grande œuvre.

De 37 à 39, Gracq enseigne à Quimper, parcourt ses rues plusieurs fois par jour entre son hôtel et le lycée. La ville « soleilleuse et mouillée » prend forme dès le matin sous le regard incisif du jeune marcheur depuis les pentes du mont Frugy jusqu’aux « banquettes de tangue (1) grise ». Avec les souvenirs du vieil homme, la vue, floutée de rêve, s’élargit ensuite sur l’estuaire de l’Odet où coule et se disperse la ville jusqu’à ses « châteaux perdus »

Entre la ville de Cornouaille « trempant encore par toutes ses lisières dans la rumeur tonique de la mer océane » et le Coatliguen de la Presqu’île, Guérande, « aux pierres salées s’essorant encore du suintement de la mer », une parenté fantastique se fait jour, clairement dite dans le texte. Les deux cités semblent émerger des flots comme la ville d’Ys, deux fois ressuscitée….

(1) -sable vaseux très fin de couleur grisâtre.

PM

Même pour nous, qui habitions la ville, le train-train universitaire, d’ordinaire si emmitouflé, si routinier dans l’habitude et si morne, était dépoussiéré par l’humeur brusque, revigorante, de la mer toute proche : la fin des cours nous jetait d’un coup aux rues claquantes de brise fraîche, où l’asphalte mouillé de pluie en un instant bleuissait tendre et clair sous l’embellie marine. La ville dans mon souvenir, à la fois soleilleuse et mouillée, trempe encore par toutes ses lisières comme une ville d’Ys dans la rumeur tonique de la mer océane : cette mer n’était pas si lointaine que par les nuits de tempête on ne perçût vaguement par intervalles au creux des rues mortes la canonnade qui martelait les côtes. Autour d’elle, dans ma mémoire la campagne feuillue de la Cornouaille s’éclipse, et l’oreille alertée laisse la ville tout entière sertie d’une banlieue écumeuse, plus émouvante de rester invisible et seulement pressentie. Petite capitale quiète, autour de sa cathédrale de lichen gris, au bord de sa rivière aux chevelures d’algues vertes – d’un royaume dont tous les chemins menaient aux vagues. Quand je partais le matin de mon hôtel pour le lycée, je longeais sous ses beaux arbres l’Odet translucide, un simple feuillet d’eau bruissante sous lequel s’étiraient paresseusement les longues touffes vertes ; les passerelles ajourées qui l’enjambaient tous les vingt mètres menaient, au-delà des grilles qui bordaient la rivière, à de petits jardins verts pleins d’oiseaux et de feuilles. Le ciel tout fraîchement ressuyé avait la jeunesse du matin de mer ; à un tournant du quai, le vallon étroit s’ouvrait : à droite montaient par-dessus les contreforts d’un haut mur de soutènement pleins de giroflées, les deux flèches couleur d’os de la cathédrale ; à gauche, au-delà d’un terre-plain, la hêtraie roide et plongeante qui tapissait la falaise du mont Frugy. Quelques barques de mer ventrues s’amarraient au quai ; ici déjà la marée venait battre, comme elle bat au fond de tous les estuaires bretons, léchant une banquette de tangue grise au creux des petites gorges étranglées par les feuilles. Rattachée seulement à la terre vers l’amont par l’étroite chaussée charbonneuse du chemin de fer, la ville semblait couler au fil de sa rivière et s’ouvrir avec elle vers les horizons plats de son estuaire, mangé de roseaux, tout distendu par les anévrismes de plans d’eau secrets, bordés de pelouses désertes au fond desquelles sommeillaient, les yeux clos sous le couvert des arbres, des châteaux perdus.



Julien Gracq, Carnet du grand chemin, oeuvres complètes tome deux, éditions LA PLÉIADE.


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