CHAMBORD CHAMBARDÉ

Maxime Ducamp et Gustave Flaubert

Avant-propos

En 1847, Flaubert, qui vient de perdre son père et sa sœur, a 25 ans et le besoin de se changer les idées. Avec Maxime Du Camp son copain du même âge, il part sur les routes de l’ouest, sac au dos et souliers à clous. Des trajets en bateau, en diligence, en carriole sans doute mais beaucoup de marches dans la campagne et au bord de la mer bretonne. Et des carnets à remplir d’où sortira bien des années plus tard : Par les Champs et par les Grèves.

Carnets de voyage et promenades littéraires se distinguent, a-t-on pu dire, en ce sens que les carnets nous font voir d’abord l’extériorité du monde et se nourrissent avant tout de découvertes, tandis que la promenade est plus mémorielle et intime. Mais les deux genres exaltent pareillement la liberté du regard. « La liberté, la vraie liberté, celle qui consiste à dire ce qu’on veut... », s’enchante Flaubert qui écrit sans se soucier de publication des pages qui ne paraîtront qu’après sa mort.

Ancenis est « ce qu’on appelle une affreuse petite ville ». Nantes est une ville « assez bête » avec une cathédrale « vilaine à l’extérieur »… Il y a du galopin potache chez Flaubert qui se donne ici libre cours avec une verve provocatrice. Chambord, « ruine plus ruinée » que le château de Blois, est donc peint avec plus de sarcasme que de mélancolie comme le symbole de cette monarchie bourgeoise louis-philipparde qui n’a plus qu’un an à vivre. On reviendra sur la peinture exaltée des champs et des grèves par le futur auteur de Salammbô mais, dans notre temps d’admirations convenues et sages, ces pages au vitriol sont bonnes à connaître. Le Flaubert de Mme Bovary est déjà là, en plus déluré.

PM

Le lendemain nous visitâmes une ruine plus ruinée : je parle de Chambord. Après nous être perdus dans la sotte campagne qui l’environne, nous y arrivâmes enfin par un long chemin dans le sable, au milieu d’un bois maigre, propriété de rentier gêné qui fait des coupes anticipées ; le château n’a ni jardin ni parc, pas le moindre arbuste, pas une fleur autour de lui ; il montre sa façade devant une grande place d’herbe grêle, au bas de laquelle coule une petite rivière. Quand nous sommes entrés un jeune chien s’est mis à aboyer ; la pluie tombait, l’eau coulait sur les toits et passait par les fenêtres brisées. On nous a introduits dans le logement du garde, où, en attendant que sa bonne, qui tient lieu de concierge, fût revenue de la messe, nous avons parcouru le livre des visiteurs.

Il est rempli de doléances légitimistes, jérémiades sur le maître et la maison, vœux pour le retour de l’auguste exilé, etc. Un certain abbé Sam..., aumônier du presbytère de X..., a écrit ce vers magnifique :

On peut être boiteux sans cesser d’être droit.

Un anonyme plus hardi a fait cette variante :

On peut être exilé sans cesser d’être roi.

Quelqu’un, indigné sans doute, a écrit au beau milieu du livre : « ô mania ». Mais ce qui nous a le plus arrêtés, ce sont deux seuls mots : « Louise et Alfred » qui se trouvent perdus sous les marquis, les comtes, les chevaliers de Saint-Louis, les fils des victimes de Quiberon, les pèlerins de Belgrave-Square et toute cette racaille de noblesse postiche qui vit, comme le romantisme de M. de Marchangy, sur la sempiternelle poésie des tourelles, des damoiselles, du palefroi, des fleurs de lis de l’oriflamme de saint Louis, du panache blanc, du droit divin et d’un tas d’autres sottises aussi innocentes. Parmi tant de prétentions pleurardes, grimacières, arrogantes, ces simples noms d’inconnus nous ont paru avoir quelque chose de simple et de bon et de meilleur goût que tout le reste.

Nous nous sommes promenés le long des galeries vides et dans les chambres abandonnées où l’araignée étend sa toile sur les salamandres de François Ier. Ce n’est pas la ruine de partout, avec le luxe de ses débris noirs et verdâtres, la broderie de ses fleurs coquettes et ses draperies de verdure ondulant au vent, comme des lambeaux de damas. C’est au contraire une misère honteuse qui brosse son habit râpé et fait la décente. On répare le parquet dans cette pièce, on le laisse pourrir dans cette autre. Vous sentez partout un effort stérile pour conserver ce qui meurt et pour rappeler ce qui a fui. Chose étrange ! cela est triste et cela n’est pas grand.

Et puis, on dirait que tout a voulu contribuer à lui jeter l’outrage, à ce pauvre Chambord, que le Primatice avait dessiné, que Germain Pilon et Jean Cousin avaient ciselé et sculpté. Bâti par François Ier, à son retour d’Espagne, après l’humiliant traité de Madrid (1526), monument de l’orgueil qui veut s’étourdir lui-même, pour se payer de ses défaites, c’est d’abord Gaston d’Orléans, un prétendant vaincu, qu’on y exile ; puis c’est Louis XIV qui d’un seul étage en fait trois, gâtant ainsi l’admirable escalier double qui allait d’un seul jet, lancé comme une spirale, du sol au faîte. Et enfin, c’est Molière qui y joue pour la première fois le Bourgeois gentilhomme, au deuxième étage, côté qui donne sur la façade, sous ce beau plafond couvert de salamandres et d’ornements peints dont les couleurs s’en vont. Ensuite on l’a donné au maréchal de Saxe ; on l’a donné aux Polignac, on l’a donné à un simple soldat, à Berthier ; on l’a racheté par souscription et on l’a donné au duc de Bordeaux. On l’a donné à tout le monde, comme si personne n’en voulait ou ne pouvait le garder. Il semble n’avoir jamais servi et avoir été toujours trop grand. C’est comme une hôtellerie abandonnée où les voyageurs n’ont pas même laissé leurs noms aux murs. Je n’y ai vu qu’un seul meuble, un jouet d’enfant ; un modèle de parc d’artillerie offert par le colonel Langlois au duc de Bordeaux, et précieusement conservé sous des couvertures de toile.

En allant par une galerie extérieure vers l’escalier d’Orléans, pour examiner les cariatides qui sont censées représenter François Ier, Mme de Châteaubriant et Mme d’Étampes, et tournant autour de la fameuse lanterne qui termine le grand escalier, nous avons, à plusieurs reprises, passé la tête par-dessus la balustrade, pour regarder en bas : dans la cour, un petit ânon, qui tétait sa mère, se frottait contre elle, secouait ses oreilles, allongeait son nez, sautait sur ses sabots. Voilà ce qu’il y avait dans la cour d’honneur du château de Chambord ; voilà ses hôtes maintenant : un chien qui joue dans l’herbe et un âne qui tète, ronfle, brait, fiente et gambade sur le seuil des rois !



Maxime Ducamp et Gustave Flaubert, Nous allons à l'aventure par les champs et par les grèves, LE LIVRE DE POCHE, collection: « la lettre et la plume ».

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