DE SIZUN AU YEUN

François Ménez

Avant-propos

Qui marche « où la terre finit » doit penser à François Ménez. Nul mieux que ce Breton sans doute n’a parlé de ce pays de grands rocs qui s’effondre dans l’océan au bout de ses landes. Entre Saint-Clet près de Guingamp dans les Côtes d’Armor où il naît en 1887, Quimper où il enseigne les lettres longtemps, Rennes où il meurt en 1945, il aura pérégriné dans toute la Bretagne occidentale, adressant au journal auquel il collabore : La dépêche de Brest le récit de ses longues marches et la peinture de ses enchantements. Les promenades en Cornouailles, Les promenades en Trégor, Les promenades en Léon enfin nous entraînent sur les hauteurs ou les abîmes d’un pays dont il connaît aussi bien l’Histoire que les légendes, les souffles que les parfums, les ombres que les lumières et dont il fait sans cesse résonner la langue comme une obsédante musique. Nous voici dans le « Léon des hautes terres », « au rebord de l’Arrée ». On glisse près de « taillis remplis d’odeurs de fenouil et de fougères », traverse « une fraîcheur d’oasis sous le couvert des aulnes et des trembles », sort de « la petite nef aux profondeurs de crypte » de l’église de Saint-Cadou, débouche dans le cimetière « ouvert, par une brèche des monts, sur un horizon prestigieux, d’un bleu plus tendre que la mer »…

PM

Passé Sizun et l’Elorn naissant, large à peine de six pieds, le chemin s’attaque aux premières rampes de l’Arrée. Je l’ai connu, il y a dix ans à peine, rude et caillouteux, cousu d’ornières, comme une vraie piste de Tro-Breïz (1). Il avait peut-être plus de charme ainsi, primitif, plus rêveur en sa solitude, guère différent de ce qu’il devait être quand le gravirent les apôtres défricheurs de landes et d’âmes : Cadou, Rivoal, Edern, Pérec, Nonna, Conval.

Il contourne, en grimpant, la hauteur abrupte, bordée sur sa droite de taillis remplis d’odeurs de fenouil et de fougères, ouvrant, d’autre part, vers la brèche verte de l’Elorn et le plateau du Léon, d’une austère grandeur, une perspective qui, comme il monte, va de plus en plus s’élargissant. Dans un flot de lumière et d’espace, vingt clochers surgissent, depuis Ploudaniel jusqu’à Commana, dont la flèche géante, sans lien apparent avec la terre, jaillit à mi-ciel d’un désert de nuées. Face à soi, le Roz-Dû creuse un gouffre d’ombre que bordent les ruines du Mougault, timbrées aux armoiries des commandeurs de La Feuillée, et de Kerfonédic qui fut, au coeur de cette nature désolée, le premier établissement de l’ordre de Malte. Plus loin, le Léon des églises déroule toutes les nuances de sa lumière, toute la gamme de ses mélancolies. Plus on monte, plus la Montagne s’ouvre, découvrant sa puissante ossature, rongée par l’érosion des siècles, sous son vêtement de landes rousses que strient de place en place les balafres bleues des ardoisières.

Dans l’été triste des bruyères où, pour la première fois elle m’apparut, elle avait sous le ciel une grandeur souveraine, déroulant ses espaces de lande déserte et sans un cri, sur lesquels les nuages promenaient avec lenteur leurs grandes ombres. De loin en loin, une ferme se tapit dans un creux de terre arable où l’eau sourd, éveillant une fraîcheur d’oasis sous le couvert des aulnes et des trembles.

Saint-Cadou, ancienne trève (2) de Sizun, serre ses maisons aux murs sombres, aux toits d’ardoise racornie, autour de son église et de ses tombes que l’herbe assiège. Le souvenir me poursuit après bien des années, de cette église noire, déserte dans le village désert. Elle ouvre, en contrebas de la place, au bas de ses marches rongées, sa petite nef aux profondeurs de crypte. « Trist evel an Anaon » : « triste comme les âmes des morts » ; c’est bien l’impression que produisent ses demi-ténèbres et son silence d’outre-monde, que rompent seuls les coups sourds d’une horloge invisible. Et cependant son charme se dégage de son ombre, de son retable de bois doré, de ses vieux saints naïfs, protecteurs des maigres moissons. Et le cimetière lui-même n’est pas sans poésie, ouvert, par une brèche des monts, sur un horizon prestigieux, d’un bleu plus tendre que la mer. L’alignement des roc’hiou (3) apparaît, blanc sous le soleil pâle des crêtes, comme l’écume d’une immense vague pétrifiée. Superbe et sauvage, étrangement déchiqueté, le Roc’h Trévezel, roi de la chaîne, domine de sa masse abrupte des abîmes de solitude. Et il tient sous sa garde, de l’Enfant de la Nuit – ar Buguel Noz – jusqu’aux Kragou : au levant les roc’hs Saint-Barnabé, de la Fontaine et Tréludon ; au couchant, que les soirs d’été enflamment : le Roc’h ar Laër, le Roc’h ar Vran et le Roc’h ar had. Plus loin, vers l’Est, c’est un chevauchement éperdu de collines, vers le Haut-Trégor de Lannéanou et de Guerlesquin, jusqu’aux étendues désolées de Coat ar C’herno (4), où l’herbe même ne pousse pas, tant la terre est ingrate et où les voleurs de chevaux de Bolazec abandonnaient jadis, dit-on, pour les y laisser mourir de faim les bêtes fourbues qui, malgré le plus savant maquillage, n’arrivaient plus à faire illusion sur un champ de foire.



Au sud, le Menez-Mikel dresse son sommet arrondi, surmonté d’une chapelle au grêle campanile où s’écorchent les nuées, et au pied duquel le Yeun, tel un Lough-Erné (5) breton, étend à l’hiver ses eaux de ténèbres. Reliant le Mont à la chaîne des Roc’hiou se déploient des solitudes de landes fauves, rayées de vieux chemins feutrés d’herbe ou ferrés de roc, à peu près aussi déserts qu’au temps où les suivirent les vieux saint semeurs de miracles. Ils dégringolent de biais, foudroyant les bas-fonds, les pentes rougies de bruyères.



Le pays est solitaire et triste, plus sombre encore l’hiver sous le deuil des brumes et la fumée des feux de tourbe. Les noms mêmes y ont une harmonie funèbre : le Kergombou, qui allonge aux soirs d’été sur la coulée du Nivot son ombre violette, Goaz-al-Ludu, - « l’étang des cendres » - le yeun-Elez que les terres maigres de Guerroudoual relient, vers Lannédern, aux gorges noires du Rheun-dû.

Ruine de montagne en vérité, que les vents, les pluies et les gels d’innombrables hivers fouillent jusqu’au squelette depuis l’origine du monde et qui n’atteint jamais quatre cents mètres, même au Roc’h Trévezel et au Tussen-Kador. Mais à cause de leur sauvagerie, de l’atmosphère de sortilège qui les baigne et de la nudité du plateau qu’elles dominent, ces hauteurs n’en laissent pas moins une impression de hautes cimes, comme certaines montagnes de Corse ou les Pré-Alpes lubérones.

(1) Le Tro-Breïz (Tour de Bretagne en Breton) est un pèlerinage catholique qui relie les villes des sept saints fondateurs de la Bretagne (Saint-Malo, fondée par saint Malo ; Dol-de-Bretagne, fondée par saint Samson ; Saint-Brieux, fondée par saint Brieux ; Tréguier, fondée par saint Tugdual ; Saint-Pol-de-Léon, fondée par saint Pol Aurélien ; Quimper, fondée par saint Corentin ; Vannes, fondée par saint Paterne (ou Patern)
(2) Trève : succursale de paroisse en Bretagne. Ce terme religieux a, en toponymie, le sens de quartier.
(3) Roc’hiou : rochers.
(4) Coat ar C’herno : le Bois des Charognes.
(5) Lough-Herné : deux lacs situés en Irlande sur le cours du fleuve Erné. Lough-Herné peut se traduire par Lac Ernaï.


François Ménez, Promenades en Léon, éditions CALLIGRAMMES 1985.

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