DÉAMBULATION CANTONAISE

Florence Sand


Avant-propos

Déambuler, c’est marcher sans but, dit le Robert. On pourrait voir dans la déambulation une cousine de la promenade qui est avant tout une marche de loisir. Mais, pour Florence Sand, l’éprouvante progression de la marcheuse ici, dans les rues de Canton en 2015, ressemblerait plutôt à une épopée infernale sous le soleil aveuglant, la chaleur suffocante, le vacarme des interminables klaxons et les regards hostiles des passants qui se pressent autour de l’étrangère. Traverser une rue entre les voitures, vans et bus qui se battent pour obtenir la priorité est un exploit. Le seul salut peut venir d’un taxi qui puisse s’arrêter et vous accepte comme à la fin de ce long texte compact qui finit par étouffer presque. Dans cette marche suffocante, il y a quand même des trouées d’air où surgissent des visions colorées, singulières, fantasques, où l’âme fascinante d’un pays s’entrevoit : une musique chinoise lancinante sur laquelle dansent une dizaine de petits vieux tournoyant de concert ; une boutique de fleurs exposant une cage emplie de chatons qui miaulent à l’unisson ; sur les escaliers de la banque,(…) cette femme avec sa machine à coudre et ses sacs de tissus, pittoresque image d’un artisanat à la sauvette. Sous la prolifération trépidante du modernisme qui prend parfois l’allure d’un carnaval américain avec des batmans ou des spidermans distribuant des flyers, une Chine d’autrefois transparaît, riche de ses couleurs et de sa musique propre. Domine malgré tout à la fin l’idée d’individualités qui se confondent, de volontés qui se soumettent, d’une humanité qui se perd, d’une identité fascinante qui s’étouffe. Et d’un sentiment de gâchis.

PM

Bam

La porte claque derrière elle

Bam

La seconde se referme également, avec plus de difficultés.

Elle force la clef dans la serrure, tentant d’ignorer la chaleur qui déjà la submerge toute entière, le froid mordant de l’air conditionné quittant peu à peu son corps pour laisser place à l’humidité et à la chaleur ambiante.

Elle s’aventure d’un pas décidé dans le dédale de couloirs, suivant la lumière verte au sol indiquant la sortie, dans une obscurité précaire où résonnent les bruits de cuisine, de voix et de vie. Divers effluves se baladent : viande marinée, nouilles, sauce soja, huile et poisson, saupoudrées de jus de poubelle, de transpiration, de soufre et de plâtre. Au loin des bruits de voix plus présents, une porte automatique qui coulisse et des bruits de pas pressés ; elle court sur quelques mètres, dévale les escaliers et a juste le temps d’empêcher les portes de l’ascenseur de se refermer. Il fait déjà terriblement chaud ; l’espace intérieur n’est décidemment pas assez aéré.



Une fois en bas de l’immeuble elle évite le regard des gardiens, salue la vieille folle qui lui intime toujours de fumer et la félicite pour cela, allume sa cigarette et s’élance dans la rue ; le soleil est aveuglant, le ciel d’un bleu pur et rassurant, un petit vent atténue la chaleur suffocante. Première voiture évitée, un vélo contourné, et la voilà dans la première rue, à sauter du trottoir à la route pour éviter les personnes âgées et les enfants qui les accompagnent, ces passants égoïstes qui jamais ne s’écartent, tournoyant autour des arbres et tentant vainement de traverser en toute sécurité. Sur la droite, un petit parc ; une radio aux accents d’autrefois laisse s’échapper une musique chinoise lancinante sur laquelle dansent une dizaine de petits vieux, deux par deux, se tenant par la main, tournoyant de concert en un mouvement doux et synchronisé. Quelques passants s’arrêtent sur un bord de trottoir, sur un banc, et fument leur cigarette en les regardant. Sur la gauche, des escaliers et une petite esplanade sur laquelle de très jeunes enfants jouent sous le regard de grands-parents qui discutent entre eux ; petites voitures et motos en plastique aux couleurs vives parsèment l’espace ainsi que les rires des uns et des autres ; tout semble si paisible au milieu de ce tintamarre joyeux et bruyant de klaxons qui n’en finissent pas de s’activer.

Un peu plus loin, une boutique de fleurs expose une cage emplie de chatons qui miaulent à l’unisson ; les enfants, en uniformes bleu et blanc façon survêtement et portant le nom de leur district s’arrêtent pour les caresser et demander à leurs parents attendris s’ils peuvent en ramener un à la maison ; ces-derniers les prennent par la main et les en éloigne, invoquant très certainement de bonnes notes pour obtenir l’objet de leur désir. Les agences immobilières se succèdent, côte à côte, emplies d’armées féroces d’agents en costume-cravate malgré 45°C au-dehors ; on peut voir la sueur qui coule le long de leur cou, rigoles erratiques parsemant leur chevelure courte de gouttelettes à l’instar de la rosée. Certains haranguent les passants dans la rue, leur tendant des flyers ; habillés en batman, spiderman, portant un masque de shrek ou des ailes d’ange dans le dos, ils tentent de surprendre les badauds pour les intéresser plus facilement ; quelques mètres plus loin, des papiers au sol témoignent pourtant du manque d’intérêt de ces-derniers.



Un souffle frais sortant d’une banque la revigore alors que la chaleur se fait de plus en plus insoutenable ; elle ne cesse de tirer sur sa jupe qui remonte un peu trop, de remonter son haut qui descend trop aussi, de ne pas s’offusquer des regards insistants de toutes ces personnes qui passent et semblent n’avoir jamais vu d’étrangers de leur vie quand bien même elles habitent dans le quartier le plus occidentalisé de tous. Sur les escaliers de la banque, elle aperçoit cette femme avec sa machine à coudre et ses sacs de tissus, de fermetures éclairs et de lacets ; elle adore ces petits commerces, les vendeurs à la sauvette ; cordonniers, couturiers, vendeurs de brochettes, ils sont la vie de cette Chine devenue trop moderne. Elle se rappelle de cette femme qui s’était extasiée sur ses trois mots de chinois pour recoudre un vêtement ; elle s’était sentie fière et flattée, même si c’était bien évidemment exagéré, comme toujours.



La rue principale est bondée ; les voitures, vans et bus se battent pour obtenir la priorité ; les quatre axes de la route s’encombrent et refusent de se laisser passer, ainsi que les piétons qui tentent tant bien que mal de traverser dans le capharnaüm ambiant, au milieu des hauts buildings et des immeubles traditionnels, au son des interminables klaxons, des cris des habitants et des bruits de pétarade. Elle soupire, fatiguée de sa journée avant que celle-ci n’ait commencé ; avec un trafic pareil et une telle foule, il sera quasiment impossible d’arrêter un taxi. Bouffée de cigarette. La tête tourne un peu. Jambes droites. Vacillement imperceptible. Là ! Un taxi vide ! Elle l’appelle, fait de grands gestes du bras, sourit, s’imaginant déjà dans l’intérieur frais et climatisé. Le sourire s’efface bien vite quand le conducteur refuse tout simplement de la prendre à son bord et s’en va un peu plus loin récupérer un couple de chinois. Furieuse, elle tente de se calmer, inspire une nouvelle bouffée de cigarette. Autour d’elle, les passants traversent, la regardant comme si elle venait d’une autre planète ; une petite fille se cache derrière les jupes de sa mère, effrayée. Un petit garçon la montre du doigt, un homme à la dégaine peu recommandable baisse les yeux sur sa poitrine ; elle bout à l’intérieur, comme si la chaleur ambiante la faisait chauffer au fil des minutes, comme si elle était un plat prêt à exploser, à déborder, comme si la fumée de cigarette était la dépressurisation qu’elle nécessitait. Une femme avance sur sa droite, déterminée à attirer un taxi ; cela semble fonctionner. Elle court vers elle, pose la main sur la porte, et d’un air énervé, impatient, explique qu’elle attend depuis bientôt 20 minutes. La femme se résigne, non sans une petite pique sur l’impolitesse des étrangers au sein de son si beau pays. Elle jubile. Petite victoire. Quelle bassesse en réalité, quelle petite et bien inutile réussite au sein de ces journées sans intérêt, parsemées d’activités moindres et qui en valent si peu la peine, de tentatives avortées, d’idées détournées, de l’accomplissement d’un travail qui est tout simplement devenu alimentaire dans lequel elle se complaît sans s’y plaire. Le taxi fait semblant de ne pas comprendre sa destination et commence à s’engager sur le mauvais chemin, pour faire un de ces fameux détours dont ils sont tant friands ; elle l’arrête avant cela en lui hurlant quasiment dessus en chinois ; il se repositionne correctement et l’amène là où il savait très bien qu’elle devait se rendre. Le bruit des klaxons est atténué par les vitres remontées, la température à l’intérieur est si agréable qu’elle se laisse aller à songer tout en laissant son regard vagabonder sur cette vie palpitante qui s’agite au-dehors ; toutes ces personnes qui suivent le même but, qui s’imaginent vivre, qui s’imaginent penser. Tous ces habitants qui s’encombrent de tant de barrières, subissant le bon vouloir de certains puissants. Ces pauvres ères qui s’inclinent devant plus puissant, n’osant pas appeler un « leader » par son nom, n’osant pas lui écrire, n’osant rien faire qui soit au-delà de leur position, n’osant même pas énoncer d’idées propres et les développer pour enfin les faire vivre. Autant d’âmes perdues dans un monde si fascinant qui pourrait envahir le reste de la planète et développer plus vite que n’importe quel autre. Quel gâchis !

Elle entraperçoit son reflet dans la vitre du taxi juste avant que celui-ci ne s’arrête à destination, au moment où elle pousse la porte pour en sortir.

Quel gâchis ! se dit-elle alors.

Florence Sand, texte inédit.

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