PIERRES DE NANTES

Marie-Hélène Prouteau


Avant-propos

Le sous-titre : Suites nantaises de La ville aux maisons qui penchent dit bien l’aspect délié, syncopé, musical de ces balades tantôt folâtres, tantôt graves, dans cette ville quiète à l’histoire violente. Le jeu des verticales, des traverses, des obliques charpente un paysage à pans multiples où l’on se promène parfois avec le tournis comme sur le pont d’un navire. Mais Marie-Hélène Prouteau accroche d’abord l’oeil aux pierres d’une belle clarté marine, juste un peu marquée de sang...

PM

Dans cette géographie sensitive, déposée au plus profond, la première chose que l’on capte, c’est la douceur sensuelle du tuffeau. On a envie de l’effleurer d’une caresse furtive, cette pierre sans aspérités, si différente du granit qui a borné la vie au commencement. Une tendresse nous vient pour cette pierre de fleuve dont est bâtie la ville. Sortie des calcaires marins, elle a sommeillé depuis des temps très lointains, tranquillement momifiée. On le sent : c’est le roman d’une ancienne mer.

Une chance, depuis quelques années, nombre de façades connaissent remises en état et ravalements. Le tuffeau, dans les façades restaurées du centre-ville, ose sa vita nova. « Nantes la Grise » se refait une beauté. Une vraie résurrection, cette blancheur retrouvée. Cette pierre, on la dirait faite pour la pluie. Comme si une étrange chimie la préparait à recevoir et boire lentement les ondées du ciel. Détrempés par les éclaboussements de gouttières, les murs prennent, le temps d’une averse, une couleur de sables ocrés.

Dans les villes de Touraine ou d’Anjou, le tuffeau règne en maître de la lumière. À Nantes, il doit composer avec le granit janséniste. Il s’empanache parfois de la brique rouge. Comme dans la façade rénovée du très classique lycée Guist’hau où le tuffeau se rehausse de ce rouge troublant comme un maquillage interdit. Éclat de gaieté inattendue dans ce bâtiment copie, trait pour trait, du lycée de Diabolo Menthe. Il ravive le souvenir d’une adolescence et ses impressions douces-amères.

Le figement triste de la pierre qui ferme tout horizon dans l’enfilade de la rue adjacente. Les salles de cours austères où passent des fantômes de lycéennes en longues blouses écolières pathétiquement uniformes. L’explosion revigorante d’un chahut clandestin où, quelques instants, se libèrent les coeurs.

C’est une ville de pierres blanches. Cette couleur en majesté semble vêtir le coeur de Nantes d’une quiétude rare. L’église Saint-Nicolas, le théâtre Graslin, la Cathédrale, l’ancien Palais de Justice, les vieux hôtels du quai Turenne aux murs ravalés se tiennent dans l’immobilité paisible d’une ville zen, sommeillant derrière ces écrins de pierre claire. On pourrait croire que le grand heurt de la vie est passé au loin.

Nous voici sur l’esplanade. Drapeaux au vent sous le soleil, le Château semble revivre. Un roller passe à toute vitesse. On se croirait devant l’aquarelle de William Turner, Nantes Cathédrale et Château. Des camaïeux de beige, de rose sur des tonnes de blanc y transfigurent le lieu et font de la Cathédrale un sémaphore de céruse. Captée par le peintre, une lumière s’invente dans la patine du tuffeau. Oriflammes et voilures sous le soleil, elle semble couler en spirales fluides et mouillées. C’est comme si le temps s’était arrêté."



Marie-Hélène Prouteau, La ville aux maisons qui penchent, éditions LA CHAMBRE D'ÉCHO.

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