PREMIER VOYAGE À SAINT-MAUR

Jean-Louis Giovannoni


Avant-propos

Plus qu’il voyage ou se promène, Jean-Louis Giovannoni à pied, à vélo ou en bus circule à Saint-Maur-des-fossés. Circuler, dit le Robert, c’est d’abord se mouvoir circulairement. Circonscrits dans une boucle de la Marne, ces Voyages à Saint-Maur « qui tournent autour du 23 avenue Jean-Jaurès où [elle] vivait dans un studio (fin des années 50, début des années 60) »(1), ce sont d’abord une vaste ronde se resserrant autour de l’enfance et de la présence/absence de la mère. Dans une circulation perpétuelle de sens. Entre la vie et la mort, le mouvant et l’immobile, l’enfance et l’âge d’homme, le dehors et le dedans, la ville et l’eau…

Ce premier voyage (qui ne peut certes se bien lire sans l’éclairage des onze autres) me paraît plus que tous les textes accueillis ici jusqu’alors tenir de la « promenade littéraire » que j’ai tenté de définir. Parcours dans un lieu réel, délimité, « où le sol qu’on foule a des trouées de temps qui nous font tomber dans un passé intime... »(2) Ces trouées de temps sont même là objet perpétuel de quête dans ces rues pavillonnaires qui se confondent, dans cette rivière où les chevaines glissent sans jamais pouvoir être capturées.

La promenade où le prosateur poète nous entraîne n’est pas sans contrainte pour l’esprit toujours exposé à se perdre dans l’espace, dans le temps, dans le sens de ces phrases courtes à la juxtaposition parfois déroutante. Ce texte qui condense en un seul bref voyage bien des parcours, des retours, des errances aussi ne se laisse pas saisir par une rapide lecture. Il appelle à la réflexion et à la méditation. Mais la promenade littéraire n’est-elle pas d’abord un exercice de l’âme ?

1- Voyages à Saint-Maur, page 9, avant-propos de Jean-Louis Giovannoni : Juste pour situer.
2- se rapporter à mon « essai de définition », deuxième publication de ce blogue.


PM

Printemps 1981
Ma mère est morte. Elle habite au 23, avenue Jean-Jaurès, rez-de-chaussée droite où elle dort. Les deux situations se côtoient. Aucune n’a la force. Impossible.

**

Le peu qui reste a rétréci.
Ils ont ôté les pavés qui me permettaient, en sautant de l’un à l’autre, de rejoindre la graineterie d’Adamville où j’achetais des pommes de terre au goût sucré.
Je suis planté pile au coin d’une rue. J’attends la prochaine soustraction.
La verrai-je ? À présent – à qui le tour ? Ces arbres ? Cette enfilade de maisons ?
N’ai toujours pas mis les pieds du côté du 23. Peur. Estomac noué. Tout va trop vite dans cette histoire.
- Respire lentement. Encore… Lentement…
Le ciel immobile. Étale. Aucun signe de surface. Aucun mouvement de fond. Ça continue à l’identique. Les murs s’appuient toujours les uns sur les autres. Et l’usure n’est pas visible. Encore moins palpable. Alors… par où les choses disparaissent-elles ? Absorbées de l’intérieur ? En elles-mêmes ?
Désastre muet. Sans preuves.

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Je me sens bien ici. Mieux que dans ma chambre sous les toits à tourner en rond. Cette angoisse m’est familière, liée à l’atmosphère des rues. Son parfum est devenu mon odeur. Dès la première goulée, elle s’est glissée comme un vêtement sur mesure. Et chaque endroit ordonne. Met ses corps au diapason. Ordinaire et dissemblable prennent un air de famille.
Ici c’est gris. Les couleurs vives de certains pavillons ne font rien à l’affaire, ils restent en retrait.
Torpeur des nuages lourds glissant lentement sur ses maisons basses. Le vent passe. La disposition du sol reste immuable et l’identique reconduit de rue en rue.
On ne peut pas se perdre ici – on ne sait pas où on se tient.

**

Pisse de chiens. Odeur solide. Étouffante.
Il est environ midi. Remue-ménage dans les popotes. En banlieue, on n’est pas à l’étroit : on laisse le bruit des cuisines déborder hors limites.

**

Un seul souvenir : la poliomyélite. Je l’appellerai : square de la poliomyélite.
J’étais petit. Ma mère m’avait mis en garde contre les dangers que je courais à boire n’importe quelle eau sans que celle-ci ait été au préalable bouillie et débarrassée de ses microbes. Surtout ne pas boire celle des fontaines publiques. Ne jamais tremper ses mains dans le bassin.
Je ne me souviens plus de l’agencement du square. Ici, il devait y avoir un bac à sable humide et froid. C’est par là qu’arrivait la maladie. Je restais sur le bord, m’exerçant à la contemplation. Les copains de jeux agitaient leurs mains dans le sable, et moi – tête on ne sait où. Tous me réclamaient pelle et seau. Ne cédais pas. Le mal rôdait autour de nous. Immobile contre ses effluves, respirant une fois sur deux, je tenais bon. Mais ça s’agrippait au chandail, entrait dans les moufles, les protège-oreilles. Ça entrait et ça sortait de partout. Pullulait dans les paroles de ma mère. Là, c’était foison.
Les enfants du bac ne bougeaient plus, membres tordus. Insectes sur le dos, pattes en l’air, et moi courant, en tous sens, pour ne rien attraper. Peur d’être infecté. Les mots de ma mère pourtant m’occupaient. Ils peuplaient l’espace, m’obligeant à des trajets imprévisibles. La rue condamnée la veille, boulevard le lendemain. Selon le vent, l’ordre de passage de mes pensées, de mes rêveries.

**

Le gris forme une continuité monotone. Une sorte de terre sans repère. Où l’on peut s’établir. Demeurer sans encombre.
La cloche de l’église d’Adamville appelle ses fidèles.

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J’ai mangé une banane dans le square. La maladie est encore là. J’en suis sûr.
Assis sur le banc, je revois où se tenait l’épicerie-journaux.
Il n’en reste rien. Disparue, elle aussi.
Elle était à l’angle du pavillon cossu de deux étages. La boutique a été absorbée.
Une seule marche. La première.

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L’usine de chewing-gum May – détruite ? Le pavillon de Mlle Yvette au 21 bis – détruit ?
Peut-être est-elle restée à l’intérieur avec Dédé.
Au 23 : portail refait. Les allées entièrement bétonnées.
Le coiffeur qui coupait les cheveux en brosse – reconverti en coiffeur pour dames.
La plaque de l’avenue Jean-Jaurès indique toujours : homme politique (1859-1914).
La rue perpendiculaire, rue Vassal : bienfaiteur de la commune. Sans date.
L’arrêt du bus 111 : Galilée (cimetière).
Retour avenue Jean-Jaurès. Avenue banale. Insignifiante. Tout au long, les maisons s’excusent de donner sur rue. Elles ne sont visibles que par l’insistance de leurs habitants. (Insistance de tous les instants.) Fleurs, nains de jardin, perchoirs pour oiseaux – nids souhaités… et pas japonais sur l’herbe rase invitent le passant à les contempler.
On sent que leur désir était de se retirer au fond du jardin, dos tourné à la rue. Une vie simple, sous la défense des troènes et de palissades peintes en vert sombre, se confondant avec l’entour. Avec pour seuls signes un numéro caché par du lierre et une sonnette – au cas où.

**

Place Galilée.
Le bar Chez Louis. En face, le cimetière – lieu de mon délit.
Toujours le marbrier et ses fleurs qui oublient de faner. Marquer ses regrets éternels sur les tombes des disparus.
J’ai bougé.
Des voix me le reprochent.
Pourquoi rejoindre ces deux enfants. Ils me montrent… ici. Devant le cimetière. Ils continuent de jouer.

**

La place Galilée insiste. Est-ce dû à l’arrêt du 111 ? Trois fois un, côte à côte. Ça pose son homme. (Nul ne répond.)
Le bus s’arrête longuement devant le cimetière.
Reprend son souffle perdu à courir dans l’étroitesse des rues de Charenton.
À présent immobile. Vitres embuées, carlingue palpitante. Personne n’ose descendre. Encore moins monter. Un signe l’agite et, d’un coup, il se jette dans l’avenue Jean-Jaurès. Course folle. Les pavillons défilent à contre-courant. Ses pneus crissent.
Arromanches ! Arrêt demandé.
Il me débarque. Groggy sur le trottoir. S’efface peu à peu dans le lointain. Du côté de la place de la Pie.
Je rejoins le 23. Le portail s’ouvre.
Je disparais.

**

Le prix des objets funéraires. Pour un Ici repose avec une fleur sur marbre, il faut compter 140 F. Pour son anniversaire est beaucoup moins onéreux : 90 F. Il faut dire que l’achat revient tous les ans. Les Regrets éternels, la perle de cette boutique, vraiment hors de prix : 430 F (sans la TVA). Valeur ajoutée à quoi ? Ils n’ont pas lésiné sur la marchandise, cinq pensées en dur (en plâtre peint) sur fond de marbre d’une grande finesse. On ne peut pas tricher sur les regrets éternels.
J’oubliais Galilée, physicien italien (1564-1642).
Établissement Charles Goudry, ancienne Maison Delmotte-Brunet, avec en devanture des échantillons de tombes et de marbres. À l’intérieur, des cercueils, des garnitures et des coussins. Les prix sont discrètement répertoriés dans un classeur avec photos couleur, mis à disposition du cclient. La maison est ouverte du lundi au samedi de 8 h du matin à 8 h du soir.
Ça turbine sec dans l’atelier au fond de la cour. Scies, rabots, perceuses et meules, en permanence. Il faut fournir.
Antichambre bruyante de ces costumes étroits que croque-morts et maîtres de cérémonies viennent cueillir chaque matin. A quelques pas, le cimetière tiré au cordeau. Aussi désolant que l’avenue Jean-Jaurès. Avec le même genre d’occupation au sol. Nette et claire. Comme toile de fond, une barre de H.L.M. avec des cyprès sur la gauche. Le passage Henriette longe, au nord, un mur de béton sans vis-à-vis, pour finir sur des pavillons esseulés. Les fenêtres donnent directement sur les tombes du fond. Les rideaux sont toujours tirés en plein jour. On ne distingue derrière eux aucune ombre, aucune forme. Le soir les tissus sont encore plus épais. A peine si on peut voir une lumière traverser.

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Après avoir volé la bicyclette du marbrier, j’ai pris la rue René David (bienfaiteur de la commune).
Elle est plus chic que ses voisines. En première ligne, une multitude d’arbres à fleurs rouges et de nombreux lilas. Ce David avait les moyens. Sa rue collectionne aussi tous les styles imaginables, du chalet suisse au pavillon en meulière, en passant par la maison des années 30 jusqu’à la cabane de fond de jardin… Rien n’a été oublié. Sauf, à mon grand regret, un mas provençal.
Le tout s’exhibe en devanture. Aucun troène ni muret ne sert d’enclos. Çà et là apparaissent des grilles décoratives en ferronnerie d’art, pour dire que.
Je marche lentement. Un propriétaire, Parker comme mon stylo-plume. La maison voisine déborde de roses trémières. J’ai toujours appelé ces roses (qui n’en sont pas) crémières, plus onctueux. Un côté liste de courses. L’épicerie éGé doit baisser son store dans quelques minutes.
Vergniaud, Homme politique (1735-1793). Rue courte. Des marmandes encore vertes qui feront bel effet l’été venu. Au 42 un merle et ses trilles d’un buisson à l’autre. Je m’attarde un peu.
J’entends :
- Allez-y !
Et puis :
- Il est mort depuis le début…
J’arrive avec soulagement square Beaurepaire, une musique chewing-gum et un tir à balles fourni. Western.
Il est mort depuis le début…
Enfin, la Marne.
D’où je suis assis, la cabine d’une péniche et, en arrière fond, le bas-Créteil et ses canaux. Villas envahies de feuilles, saules pleureurs.
Quai de la pie, péniches amarrées. Plus nombreuses qu’avant. Chacune sa boîte aux lettres fixée à l’entrée du ponton et un flot de géraniums, rouges, pendus un peu partout.
Puis, la passerelle de la Pie : elle enjambe la Marne.

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Je m’installe à la verticale. Depuis la pile du pont, les remous du courant, va-et-vient des chevaines de grande taille. Je n’ai jamais su les pêcher.
Au coin de la rue Jean-Bart, célèbre marin (1650-1702) et du quai de la Pie, se trouve toujours le magasin d’articles de pêche. Dans son arrière-boutique, on cultive des vers. De vase, de terreau ou d’eau – tous les asticots réunis. Le temple de l’appât. J’en consommais de grandes quantités, un achat tous les matins. Pour deux ou trois poissons malingres. Souvent des chevaines nains, très en dessous du gabarit de ceux de la passerelle qui nagent en toute liberté. Pompon ne daigne pas même les goûter. Bourrés d’arêtes, ils sentent la vase. Il s’en va, me laisse seul dans la cuisine.

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Côté Saint-Maur, deux auberges. L’Auberge de la Passerelle et une autre sans nom avec, à l’angle de sa terrasse, un phare de haute mer, version lilliputienne.
Les poissons, toujours rétifs. Les pêcheurs ont beau les asticoter – rien ne mord.

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Je descends sur la berge où sont inscrites les crues.
Janvier 1910 : 3 m 10. Janvier 1924 : 2 m 50.
Là où je pêchais, on a planté une pancarte : Berge concédée.
Noyée ?
Près de moi passe un garçonnet blond, je l’étais, accompagné de son père.
- Bonjour !
Je le leur retourne. Le père :
- En pleine écriture !
L’eau monte. Sous peu, je n’aurai plus pied… M’affole.
Quitte les lieux avant d’atteindre 1910.
Cours vers la passerelle. Tout le monde me regarde.
L’eau immobile. Les chevaines m’observent. L’enfant de la berge me montre du doigt. Son père me fait signe.

**

Je range mes feuilles dans ma veste.

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Dans la nuit une péniche a heurté la passerelle. D’importants dégâts.
Rambarde. Froide. De plus en plus froide. Et la main sur elle, tombant sans fin dans la nuit.

**

Midi passé. Le soleil est haut. De petits îlots de fraîcheur m’accueillent. De cet endroit, je surplombe un bosquet.
Je me retourne encore pour regarder comment la passerelle enjambe la Marne.
Les gens ne sont pas assez attentifs. Personne n’a remarqué le petit garçon qui traîne de ce côté-ci. (Seuls les chiens me voient écrire. Ils me reniflent et urinent sur moi. Mes jambes se confondent sûrement avec la barrière des jardins potagers. Je fais désormais partie du décor.)

**

Je suis assis sur un banc avenue Uzelles.
Avenue de la Ferme, les grands arbres me font une haie d’honneur. Des maisons où se prélasser. À travers les bosquets, des jardins quadrillés, des vasques d’où s’échappent de maigres jets d’eau.
Une maisonnette avec un vitrail. Garages avec deux Simca Matra gris métallisé. Puis, des terrains soumis aux herbes folles traversés par un sentier à peine dessiné.
Peur que la maison près du canal ait disparu. Par lassitude.
Un frôlement. Je n’ose.
Des marrons à mes pieds. Soldats que j’embarque sur des bogues encore vertes dans une tempête de graviers et de feuilles tombées.
Je les écarte pour qu’on le les piétine pas.
Au bout du chemin, la silhouette d’une vieille dame. Petite, tassée. Identique à celle… Assise devant le pavillon délabré, dans un bras mort du canal.
À chaque passant, elle hurle. On court pour ne plus entendre ses cris.
Elle se lève.
Je change de direction. Accélère le pas.
Tour du poteau indicateur. Un chien à mes pieds et des passants regardent au-dessus de ma tête.
La buvette a aussi deux marches.

**

Un chien court après une voiture. Une heure que j’atteds. Derrière la porte des voix. Un air de musique par vagues.
Le patron m’a remarqué. Il vient vers moi.
- On s’occupe de vous ?
- Non.
- Venez, j’ai une petite place.
Je bredouille quelques mots, envahi par des bouffées de chaleur. Rouge. Revenu à la surface.
Il me regarde et me quitte les yeux baissés.

**

Le vent.
Je cherche la petite passerelle entre les bras du canal. Certain qu’elle y était. Une barrière peinte en gris ardoise, un petit vélo beige. Sacoches identiques à celles du marbrier.

**

A nouveau l’auberge. J’accepte la petite place.
Cette table où nous buvons l’été. Pailles et bulles dans les verres. Chacun son ouvrage. Elle, le tricot. Moi, les illustrés. Perchés dans le feuillage, des oiseaux se joignent à l’accordéon sous la pergola. Les ombres gagnent du terrain. Il est temps de plier les gaules et de chercher une sortie.
Un homme :
- Au bout de la rue, les chiens marchent devant.
Ni vu ni connu – je taille la route.

**

Le trajet inverse. Cette fois sans m’arrêter. Des voix sortent des télévisions. Envahissent l’espace.
Dernier mouvement du jour.
Le 111. Il est temps.
Pas voulu regarder le paysage pendant le trajet du retour. Les yeux fermés jusqu’à Charenton.



Jean-Louis Giovannoni, Voyages à Saint-Maur, éditions CHAMP VALLON. On peut lire une brève biographie de J.L.Giovannoni à l’aide de ce lien : www.editionsunes.fr

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