CAMINA ! TE RESCAUFARÀS !

S.B.


Avant-propos

L’allure du pèlerin n’est pas celle du promeneur mais la marche y fait naître pareille vacance de l’esprit, pareille descente en soi dans l’espace et le corps secoué, pareil choc à chaque singulière rencontre. Si la plupart des promenades que je consigne ici sont d’abord retour sur un lieu cher, cela ne va pas sans disposition de l’âme à la quête. Celle de S. marchant vers Conques avec ses compagnons comme pour une étape vers Compostelle est d’abord celle d’une jeune femme native d’Occitanie dont les regards guettent tous les signes qui la rattachent à sa terre mais s’ouvrent avec élan au nouveau, à l’unique. La marche ici, exaltée ou non par la foi, est d’abord aptitude à sentir par tout son être en mouvement, à regarder, tantôt à reconnaître, tantôt à renaître purement devant l’imprévu merveilleux d’un spectacle ou d’une rencontre. Et dans un bel allant de joie !

PM

Camina ! Te rescaufaràs !(1)

Plus que son corps, à la pierre du chemin, l'homme réchauffe son cœur et son âme.

- 5 aout 1997

Nous sommes partis ce matin du Puy en Velay, mon cœur est joyeux malgré ma première ampoule. Les garçons marchent devant, vite. Qu'importe, je cueille et mange mes premières framboises sauvages du chemin.

Quelles belles croix de pierre, de petits tas de cailloux à leur pied. Un caillou, un pèlerin. Eh bien ! Nous ne sommes pas seuls !

Petite halte à la chapelle Saint Roch de Montbonnet. Elle est petite et ramassée, à ma taille quoi. Dans son ventre, on est tout de suite en intimité avec soi-même. Si je dis ça aux garçons, ils ne vont rien comprendre ; je crois qu'ils sont partis pour le marathon de New-York.



- 6 août 1997

Cul par dessus tête, j'ai fait un roulé-boulé magistral ! Me voilà dans le fossé, j'ai mangé la terre. Thierry-Zorro vient à mon secours. Il rit ! Le salaud !

- 7, 8, 9 aout 1997 ( Je n'ai pu écrire chaque soir, trop fatiguée )

Saugues, la Bête du haut du clocher me regarde. Nous sommes en pays Gévaudan. Le sang des enfants coule encore dans les mémoires, la peur.

Le Monistrol d'Allier, une montée terrible, Jésus tomba pour la deuxième fois, moi aussi. Christique.

Sculpté dans la pierre d'une maison au Villeret d'Apcher, un crocodile guette l'égaré. Les garçons ont dû avoir peur, je ne les vois plus...

A Chanaleilles, on nous offre une grange pour dormir cette nuit. On ne nous pose pas de questions. Ici on accueille et on sourit. Il y a longtemps aux creux des maisons, on a caché le juif pourchassé. Un village de Justes. Des larmes silencieuses sur mes joues.

Au réveil, on sent l’odeur tiède des vaches sur notre peau.

- 10 aout 1997

our une chaussette perdue , un retour sur ses pas pour Thierry, pour rien. Il rentrera bredouille au gîte du soir.

J'aime marcher seule sur le chemin, il me semble que je vois mieux, que je sens mieux, que j'entends mieux. On dit des filles, mais les garçons sont plus grands piailleurs. Des étourneaux, mes potos.

Saint Alban sur Limagnole, nous longeons un mur haut, un homme crie : " Welcome". Nous ne voyons pas l'homme qui crie. Le même mot déchire l'espace à intervalle régulier. Le voici derrière une grille, l'homme qui crie. Il est enfermé derrière cette grille. Hôpital psychiatrique. Fous, sages et poètes hantent ce lieu. Ont ils perdus le chemin ?

Pourquoi marcher ? Pour renaître à soi-même, peut -être ...

Ce soir : Aligot ! Péché de gourmandise.

Dimanche matin, un vieux, aux mains si belles. Ses yeux clairs prennent les miens. On parle. De la beauté de ses paniers tressés, de la beauté de la vie. Jour de marché à Saint Alban.

Mais oui, le chant d'une cabrette au loin. Sur le chemin, mes pieds se mettent à danser. Il y a fête à Aumont-Aubrac. Une bourrée, me voici en pays connu. Le cabretaïre est un sorcier, sa musique fait lever les paralytiques et par chez nous il n'est pas rare qu'il ait un don. Souvent un coupeur de feu.

- 11 aout 1997

Une pluie fine, le long des drailles de pierres nous allons sous nos ponchos verts. En clan serré, des vaches fument, stoïques. Succions. La terre molle happe nos chaussures. Nous allons sous nos pensées spongieuses. Soudain une biche ! Merveille ! La palpitation de son ventre.

Après La Chaze del Peyre, la pluie s'arrête. Là des bleuets frileux comme un lac mouvant. Il semblerait que nous marchions sur l'eau. Nous croisons seulement des vaches-hippopotames, flottantes à mi-corps dans des longues herbes mouillées.

Au loin une petite église, il nous tarde maintenant d'aborder. Prinsuejols. Des lys blancs sur le seuil, en profusion. Tant et tant d'autres fleurs blanches, des roses minuscules. Ici on a fleuri la mort. Mais il n'y a plus personne, restent les fleurs. Une vache sur le vitrail qui pleure.



- 12 aout 1997

Silence. Nous marchons sur les mêmes pierres, nous marchons sur le même chemin. Pourtant chacun sait maintenant que ce chemin lui est unique. Sous mes yeux jusqu'à l'infini, le plateau de l'Aubrac. Comme une éternité. Je vole. Du sommet du Roc du loup, j'aperçois les monts du Cantal. Mon pays.

Dans le Bes du Bes, nous nous baignerons nus, à nouveau innocents, un instant innocents.

Nasbinals, l'auberge est généreuse, le rire du patron devant notre voracité. Nous sommes encore jeunes…

- 13 aout 1997

Cette terre n'en finit pas, nous marchons tout illuminés de soleil, ivres du parfum des fleurs sauvages, la pupille éclaboussée de couleurs. Béats. Vient alors à ma mémoire de mécréante gauchiste, ce psaume de mon enfance :
L’Éternel est mon berger: je ne manque de rien.
Il me fait reposer dans de verts pâturages,
Il me dirige près des eaux paisibles.
Il restaure mon âme,
Il me conduit dans les sentiers de la vie juste,
A cause de son nom. Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort,
Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi :
Ta houlette et ton bâton me rassurent.
Tu dresses devant moi une table,
En face de mes adversaires;
Tu oins d'huile ma tête,
Et ma coupe déborde.Oui, le bonheur et la grâce m'accompagnent
Tous les jours de ma vie,
Et je reviendrai, j'habiterai dans la maison de l’Éternel
Jusqu'à la fin de mes jours.

Le tintement d'une cloche, celle de l'église d'Aubrac. Comme un phare pour l'homme perdu quand l'hiver n'est plus ici que brouillard.

- 14 aout 1997

Le soleil tape sur nos nuques. Le poids du sac sur les épaules. Nous maudissons le ciel. L'ombre épaisse d'un châtaignier comme une oasis. Un reste d'eau tiède au fond de nos gourdes. La descente vers la vallée du Lot va être rude. La pente caillouteuse, chaque pas est un effort. La langue pèse dans la bouche. Soif. Pas une source, pas une fontaine. Enfin comme un mirage, le clocher flammé de l'église de Saint Cômes d'Olt. De l'eau fraiche. Les glaçons dans nos cous. Fièvre.

- 15 aout 1997

Dès le matin l'air est plus doux que sur le plateau de l'Aubrac, le chemin a changé de couleur comme la pierre des églises. Chacun de nos pas soulève une poussière de terre rose. Le parfum des buis sauvages nous enveloppe, si entêtant qu'il est impossible de distinguer une autre odeur. Je me pique les doigts à voler des mûres. Me voici bouche violine.

Au tympan de l'église de Perse, si belle dans ses atours de grès rose, gueule ouverte, yeux exacerbés, Cerbère semble cracher un homme hors des enfers. Rédemption ? Beauté de la pierre taillée. Quelle foi animait les hommes de ce temps pour avoir fait naître de cette pierre dure des scènes si délicates !



Comme des spectres, nous traversons Espalion par le vieux pont, le gros bourg se réveille à peine.

Elle me regarde si douce, son enfant dans les bras, elle sourit. La vierge de Saint Pierre de Bessuejols a la timidité et la figure ronde des jeunes paysannes de chez nous. Pourtant la voici mère qui console et pardonne. Elle n'a rien de la beauté un peu trop froide et hautaine de la Marie de Lourdes. Dans sa bienveillance, elle est toutes les femmes de mon petit pays.

Nous suffoquons de l’âcreté empoisonnée qui baigne les champs de maïs et de tabac. Vite ne pas s'attarder, ici l'humain fait champs de ruines. Ne voit-il pas l'oiseau qui fuit et l'insecte mort ? Du feu dans ma gorge comme une lame. Fuir, passer ce fond de vallée mortifère.

Estaing, nous ouvre ses bras, la ville s'est parée d'un habit de lumière palpitant et joyeux, des bougies sur chaque marche, le long des murs et des trottoirs , de la musique sur les places, là une harpe en amour d'un piano joue la grande scène de la séduction. La musique des hommes comme un consolement.

- 16 aout 1997

La ville a la gueule de bois de s'être enivrée de musique, hier. Heureusement voilà un bel orage qui va secouer les pesanteurs des fêtards et nous donner de l'élan dans la côte pour quitter les berges du Lot.

Les garçons ont pris de l'avance, je les vois au loin saluer de la main un berger et ses moutons. L'homme n'a pas bronché. Un chien à ses pieds, debout sous l'orage qui finit. Me voici devant lui. Son regard me traverse, je n'existe pas. Je suis hors de son monde. Comment lui dire que les miens sont de sa race ? A mes lèvres faire couler les mots de la langue-mère.

- Bonjorn ! Brave can e polit tropèl ! (2)

Comme un tressaillement au cœur de l'homme qui me reconnaît, enfin. Le ciel se troue de soleil. Le rire de l'homme, le bonheur de l'homme. Lenga d'oc, lenga d'amor.

Les chicorées bleues pâles éclaboussent d'étoiles le bord des fossés. A Golinhac, le serpent au pied de la croix guette le Christ.

- 17 aout 1997

Conques comme un saisissement, nous sommes au bout du voyage. Une nuée de moines qui s'éparpillent aux quatre vents, un curieux qui te regarde à l'orée de tympan, la lumière laiteuse des vitraux de Pierre Soulages qui caresse la pierre de l'abbatiale...

Nous sommes le chemin. Ultreïa ! (3)



1- Marche, tu te réchaufferas !
2- Un bon chien et un beau troupeau !
3- Cri traditionnel de ralliement des pèlerins de Saint-Jacques. "Ultreïa (du latín ultra — au-delà — et eia, interjection évoquant un déplacement) est une expression de joie du Moyen Âge, principalement liée au pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. C'est une expression que se lancent les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle dans les moments difficiles, et dont le sens peut être traduit par : « Aide-nous, Dieu, à aller toujours plus loin et toujours plus haut ». Dans cette formulation, on retrouve évidemment, les deux dimensions du Chemin : la dimension horizontale de l'être qui avance, et la dimension verticale qui permet de s'élever vers l'entité à laquelle on s'adresse. " (wikipedia)

S.B., Camina ! Te rescaufafaràs ! Envoi gracieux au site

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