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Il ne manque qu’une chose à Bernard Berrou qui fut l’ami de Gracq pour être le premier "promeneur d’aujourd’hui"… c’est d’aimer la promenade ! Ses aveux montrent au moins ses réserves : « La promenade, la balade ne me conviennent pas, épuisantes à force d’être trop lentes. Elles endorment et inoculent des pensées tristes. »(1) Réticent à se présenter comme promeneur donc, Berrou se revendique marcheur, adepte même de la marche sportive. Gageons quand même que ce n’est pas la marche Audax qui lui a fait percevoir si subtilement les variations de lumière, la délinéation des formes, les glissements de nuances dans la baie qu’il arpente, qu’il explore, qu’il semble redécouvrir sans cesse. Après l’Allemagne, le Portugal, la Grande Bretagne et beaucoup l’Irlande, c’est en effet dans la baie d’Audierne que ce breton a voulu circonscrire ses « errances au pas soutenu »(2). Il revient ainsi au lieu de son enfance paysanne et marine « entre dunes et paluds » dont la mémoire lointaine, enténébrée, fantastique presque surgit dans les clairs-obscurs du paysage. Elle se précise, s’anime, se reconstitue, vient même au premier plan de l’écriture pour le « Passager de la baie » qui continue pourtant son errance présente. L’espace contemplé de la baie et le temps de l’enfance ressuscitée se mettent ainsi superbement en correspondance.
Les lignes qui suivent, toutes extraites d’ « Entre dunes et paluds », montreront mieux je pense que toute glose l’art du paysage chez Berrou. Un art toujours habité de pensée comme de lumière et dont l’application à rendre le réel ne semble viser qu’à nous faire voir sa charge de rêve intime.
1-Le passager de la baieJe me sens toujours animé d’une vive allégresse quand je marche sur le sentier côtier entre le port de Saint-Guénolé et la plage de Pors Carn. C’est bien là, devant le bestiaire monstrueux des rochers du Trou de l’Enfer, que commence la baie. Lorsqu’on progresse vers le nord, les contours du pays changent brusquement, le rapport au ciel se modifie, l’air devient plus vif, le fond du ciel est filtré de tons différents, le grondement de la mer se fait plus lointain. On quitte les enrochements – ce qu’on nomme ici le Ménez Kerouil – pour un sol d’une autre livrée. En se déplaçant du granit vers le sable, on descend d’une marche, on passe de l’ocre brun au vert olive. On se retrouve sur une esplanade de dunes où le pas progresse sur une moquette qui amortit les pas. Quelques maisons accroupies épousent le sol, protégées du vent par des tamaris ou des fusains rabougris, regroupés en buissons récalcitrants, avec l’air de vous signaler qu’ils n’ont pas désarmé. Au plus loin, du côté de Tréguennec, au-dessus d’étagements imparfaits, des traits de bois sombres ponctuent la perspective. Le monde est devant soi. Nous n’avons plus que nos pas et nos songes pour faire partie intégrante du lieu.
[…]

Au-delà de la pointe de la Torche, en retrait des dunes, j’ai trouvé ma colline de Solutré, mon reposoir de méditation. Une manière de me tenir à l’écart du monde prétendu civilisé. Rien de spectaculaire en apparence à Saint-Urnel. Le mamelon ne s’élève guère à plus de trente mètres, mais il fait figure de sommet sur le plat pays. Je l’attaque hardiment par la face sud. La seule difficulté est de se frayer un chemin à travers des épineux et une herbe drue. Le dôme est totalement désert mais les sables que l’on foule ici conservent ce qui s’est effacé de la mémoire des hommes depuis d’innombrables années, bien avant l’écriture, à l’époque où ils cueillaient, chassaient et allumaient des feux la nuit pour tempérer les frimas et conjurer les périls. En ce haut lieu, le sol est farci de silex taillés, bifaces, pointes de lances et autres débris domestiques. Sur ce palimpseste d’empreintes, les sables apparaissent finalement comme la seule réalité permanente depuis que les glaces ont commencé à fondre et le niveau de océan à remonter. Les parages furent à coup sûr très fréquentés vers le haut Moyen Âge. Des reconnaissances minutieuses de terrain ont permis d’exhumer des milliers de squelettes disposés en couches superposées, alignés en rangs serrés, de beaux crânes dolicocéphales orientés à l’ouest, dont une vingtaine fut trépanés par les premiers thaumaturges de la médecine. Sur la butte de Saint-Urnel, sous le vaste ciel, on se promène sans le savoir sur une gigantesque nécropole.
Pour des raisons qui tiennent à la conformation du sol, la butte de Saint-Urnel est un belvédère de choix. D’où je suis, je vois au loin la pointe du Raz qui annonce du mauvais temps quand elle est trop visible. C’est un autre pays, le Cap Sizun, avec ses falaises, ses virils promontoires, l’accent râpeux de ses habitants, alors qu’ici le décor se résume à une basse table oblique, dotée de moyens rudimentaires devant la menace des déferlantes.
[...]
On hésite à pousser plus loin car le décor ne semble pas vouloir changer. On ne s’élève pas plus, mais il faut suivre le chemin dans la rumeur éolienne. La lumière cependant prend une autre tournure. A la façon dont elle se met à frissonner au ras du sol, on sent bien qu’elle absorbe une plus grande quantité d’eau. Devant la vapeur ténue qui se disperse dans l’atmosphère, on devine l’haleine d’un marais tout proche. Très vite l’herbe se modifie en roseaux où vibrent les libellules. On craint déjà de se mouiller les pieds. Dire que l’on arrive au pays des lacs serait un peu prétentieux et pourtant l’étang du Trunvel en a toute l’apparence par son étendue. Il y a un rappel du Rhin romantique sur les escarpements remparés de sa vallée supérieure, où se dressent, entre les encaissements, des roches acérées comme celles de la Lorelei. L’étang du Trunvel se visite aux premières heures du matin ou bien au crépuscule, dans la lumière oblique, quand les oiseaux se rassemblent et s’égaillent sur fond de coassement des grenouilles, là où les fleurs sauvages commencent à céder la place à la roselière sous des nuages d’insectes.

Des trois grands étangs qui marquent les espaces terraqués de la basse baie d’Audierne, celui qui m’a toujours accordé les plus belles émotions, c’est sans conteste celui de Kergalan. Certes, je ne me lasse pas de marcher sur les faibles hauteurs le long des prairies au nord de l’étang de Saint-Vio ; le sentier tortueux qui part de Kerbascol vers la mer est l’un des plus plaisants qui soit, surtout le soir, à l’approche de la Maison de la baie d’Audierne, quand la lumière rasante se charge de nuances anciennes. Mais ma préférence va à la belle cuvette de Kergalan, admirablement dessinée dans un vallon harmonieux qui aboutit à l’est aux riches ruines de Languidou. Le charme de Kergalan tient à son patchwork de pâtures morcelées sur de douces pentes, où s’éparpillent quelques fermes modestes terrées derrière des arbustes. Dès que l’on a quitté le fond boisé du vallon, le décor s’élargit soudain sous la lumière marine. L’herbe la plus grasse côtoie la blondeur des roseaux, la belle campagne champêtre vient presque toucher le littoral, les moutons et les vaches regardent le large d’un air songeur, c’est un petit coin d’Irlande que la baie nous offre ici, entre Tréogat et Plovan. La seule forme vivante, verticale, d’une personne qui progresse contre le vent sur le cordon de galets, remplit tout le paysage. Du sentier qui borde la rive de l’étang, on entend les vaguelettes caresser de miniatures plages herbues sur paillage de roseaux, où il fait bon se poser sous le vol nerveux des martinets, en entendant le vacarme de la mer qu’on ne voit nulle part. Elle se trouve là pourtant, à quelques centaines de mètres, dans ces parages indécis où les limites entre la terre et le ciel se fondent. Est-ce de l’eau ce bleu anthracite légèrement poudré qui semble flotter au-dessus de la roselière ou bien est-ce simplement le début du ciel ?
[…]
Il me plaît de croire que les paluds de la basse baie d’Audierne ressemblent à un vieux cahier jauni que l’on est prié de feuilleter avec délicatesse. Pour bien les apprécier, elles réclament à coup sûr un acte de foi. Elles ont l’air de nous dire : « On n'est pas très riche, tout ce qu’on possède on ne peut l’offrir en partage, mais si tu veux nous garder, tu dois prendre bien soin de nous. » Il faut bien le souligner, la grande expérience paysagère qui nous tient ici en haleine est la vue dégagée, l’étendue d’un espace sans clôtures. Et les espaces se meublent de rêves par des tremblements imperceptibles, les mêmes sans doute que ceux des mirages du désert. De quelque côté où l’on se tourne, le regard se porte vers des moutonnements diffus, faiblement empiétés, qui prennent la mesure de ce qu’est précisément la terre. On en induit des formes qui sont aussi incertaines que des présences vivantes dans la brume. Ce qu’on voit à l’horizon devient ce qu’on imagine. Quelle Babylone, quelle cité radieuse, quelle terre promise apparaissent soudain ! Au milieu d’une végétation chétive qui semble ne pas avoir renoncé, des pistes sableuses paressent vers le nord près de la butte de Kerdraffic, ou celle de Vouden Land. Avant de disparaître, elles vacillent dans la vapeur d’été ou se fondent dans une ouate opaline quand la grisaille prend possession des lieux. Ces traces figurent une part de nos obsessions et de nos regrets. La tremblante vision des lointains a de si étranges pouvoirs ! L’irlande, les Hébrides extérieures, les contrées boréales, les montagnes de glace se trouvent juste là-bas, derrière l’horizon, à un saut de puce derrière Tronoën.
[…]
Certaines aurores, quand des nappes de brume estompent les lignes lointaines comme des pastels de Turner, je crois voir poindre, du haut de Saint-Urnel, l’aube de l’éternité. L’espace se creuse et s’agrandit entre ses nappes, dessine des brèches où étincellent les feux d’un diamant. Il me semble que la baie tout entière essaie de se soustraire au monde des hommes, qu’elle n’est plus qu’un fragment détaché de la surface de la terre. Quelque chose m’est offert en l’instant, le sentiment de faire partie intégrante d’un sol matriciel, un état proche de la plénitude, mais quelque chose aussi m’échappe, comme la lueur fugace d’un bonheur inaccessible. A ces instants rares, enfoui dans un état de pure sérénité, alors que les journées s’étirent à n’en plus finir sur les paluds, je rêve que le vent parvienne à creuser les sables pour que je puisse m’y étendre en oubliant la fuite inexorable des heures.
